Ce que l’intelligence artificielle ne pourra jamais saisir. Écrit par Soukeïna N’Diaye, chroniqueuse invitée

Lorsque nous voyons l’IA traduire des sermons, des sous-titres et des publications sur les médias sociaux en quelques secondes, il est tentant de rêver d’une croissance exponentielle de l’Église grâce à l’évangélisation numérique. Mais se contenter de traduire du matériel de formation de disciples ne suffit pas. Un évangile traduit n’est pas toujours un évangile contextualisé.
Contextualiser l’évangile signifie communiquer le message immuable de Jésus-Christ d’une manière compréhensible, relationnelle et significative au sein d’une culture spécifique.
Au Québec, cette distinction revêt une importance capitale, car son histoire a laissé chez plusieurs un souvenir complexe et chargé d’émotion de la religion institutionnelle. Le langage religieux peut susciter de la distance ou de la méfiance, alors même que les Québécois manifestent une profonde soif spirituelle, en particulier parmi les jeunes générations. Les conversations sur le sens, l’appartenance, l’identité, la justice, la beauté et la santé mentale sont omniprésentes.
Cela signifie que l’évangélisation au Québec ne peut pas se contenter d’importer des modèles de ministère de l’Amérique du Nord anglophone ou de la France. Les publics francophones ne sont pas culturellement identiques. Le français de la France, le français du Québec et la culture bilingue de Montréal possèdent chacun leur propre beauté, leur humour, leurs références, leurs rythmes et leurs instincts relationnels.
La traduction littérale peut préserver l’information, mais elle perd souvent sa résonance émotionnelle. Elle peut aplatir l’humour, la vulnérabilité, le rythme et la chaleur, et peut involontairement donner l’impression d’être importée. Les gens recherchent l’authenticité avant d’accorder leur confiance, c’est pourquoi le ton et le contexte culturel revêtent une importance capitale. Lorsque les gens ont l’impression qu’on leur fait de la publicité, ils passent à autre chose; lorsqu’ils se sentent compris et véritablement connectés, ils restent.
La traduction littérale peut préserver l’information, mais elle perd souvent sa résonance émotionnelle.
Le ministère de l’Évangile ne peut jamais se réduire à la diffusion d’informations, car nous sommes créés à l’image d’un Dieu relationnel – le Père, le Fils et le Saint-Esprit – pour connaître et être connus, pour aimer et être aimés.
Jésus a établi le modèle d’un ministère efficace. Il ne s’est pas contenté de proclamer des vérités. Il partageait des repas, posait des questions, écoutait des histoires et s’impliquait personnellement dans la vie des gens. Son ministère était marqué par la proximité, l’hospitalité et la présence.
Dans la culture québécoise, ce qui trouve souvent un écho en ligne, ce n’est pas une prestation lisse ou une apologétique agressive, mais le témoignage, l’humilité, l’humour, les questions sincères, la beauté et l’invitation relationnelle. Les gens s’engagent avec un contenu qui semble humain plutôt que produit pour la consommation de masse.
C’est là qu’il faut aborder avec prudence l’IA et les technologies de traduction. Ces outils sont utiles pour l’accessibilité, l’efficacité et la collaboration, aidant les ministères à rejoindre des auditoires plus larges. Mais l’IA est un outil, elle ne remplace pas l’intimité culturelle ni la présence humaine. Les gens sentent souvent quand un contenu a été conçu spécialement pour eux, par opposition à un contenu simplement importé à leur intention.
Martin Buber, philosophe européen du XXe siècle, a décrit deux façons d’entrer en relation. Dans une relation « Je-Tu », on aborde l’autre avec curiosité, dignité et attention. Par contre, dans une relation « Je-Ça », les personnes deviennent des objets, un public ou des projets. La communication devient transactionnelle.
Lorsque l’évangélisation se réduit à la traduction, elle tombe dans un mode « Je-Chose ». La contextualisation exige une posture « Je-Tu ». Elle nous invite à écouter avant de partager, à apprendre et à poser des questions avant de tirer des conclusions, et à prendre en compte les questions et les expériences plus profondes que les gens portent en eux au sein de leurs réalités.
En fin de compte, un évangélisme numérique efficace repose sur une connexion authentique. Comme l’a fait remarquer le pape François en 2014, le monde numérique doit être « un environnement riche en humanité; un réseau non pas de fils, mais de personnes […] afin de dialoguer avec les gens d’aujourd’hui et de les aider à rencontrer Christ », ce qui exige une présence humaine authentique plutôt qu’une simple traduction automatisée.
Pour favoriser ce genre de présence, il faut donner la priorité à la profondeur spirituelle. Dans Emotionally Healthy Discipleship (Zondervan, 2021), le pasteur new-yorkais Peter Scazzero écrit que « le but de la vie chrétienne est de demeurer en Jésus toute la journée, en restant en communion avec Lui en toutes choses ». Une évangélisation authentique doit découler de la communion, et non d’une simple performance.
Au lieu de nous demander : « Comment traduire le contenu en français? », demandons-nous plutôt « Comment aimer pleinement les gens dans leur contexte réel? » Comment créer des espaces numériques où les gens se sentent vus, écoutés et respectés, en communiquant l’Évangile de manière relationnelle?
L’évangélisation revient toujours à notre appel à aimer comme Jésus aime. Cela exige de l’écoute, de la présence, de l’humilité et de l’ouverture – surtout dans les espaces en ligne où la distance est déjà inhérente. L’objectif n’est pas simplement d’atteindre un public, mais de susciter une résonance et d’avoir un impact significatif.
Soukeïna N’Diaye, de Mont-Royal, au Québec, est spécialiste des communautés francophones et anglophones chez Alpha Canada (AlphaCanada.org). Retrouvez d’autres chroniques de ce type sur FaithToday.ca/ThrivingInDigital. Photo de vieux Québec par Adele Heidenreich.